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n° 64bis


carnet noir n°64bis / 2002


Samedi 19 avril 2003
L’homme quitte lentement ses vêtements maculés par la boue du ruisseau. Puis il entre, à découvert, dans le pré. Seuls ses pieds, ses mains et son visage, mi vivant mi-squelette, sont encore imprégnés par le limon rouge. Son corps, lui, est nu et propre, comme son âme ouverte à ce qui l’attire.

Au centre de l’espace, la femme a soudainement disparu et, à sa place, s’élève une montagne au sommet de laquelle pousse, près d’un lac, un jeune arbre en boutons de fleurs.


Dimanche 20 avril 2003
Il l’a connaît bien cette montagne !
Il y est venu il y a longtemps. Il se souvient de sa cime pointue, fière, presque arrogante, qui dominait la vallée.
Il aimait s’isoler dans ces hauteurs inaccessibles. Le paysage minéral était pur, presque sans végétaux. Il y faisait de longues randonnées solitaires. Grimpant aux sommets, touchant les nuages de la tête, traversant dans ses errances, sur de petits sentiers caillouteux, les flancs pentus et arides, marchant en équilibriste sur les parois abruptes, flirtant avec l’abîme bien loin au dessus de la plaine noyée dans une mer de brouillard.
En ce temps-là, la montagne lui parlait, ou plutôt, il pouvait lire sur les parois les écritures secrètes qu’elle inscrivait pour lui dans les rochers. Elle ne répondait pas vraiment à ses questions, mais, dans un sens, sans qu'il le sache, elle les anticipait. Elle avait la phrase sibylline et le langage biblique. Même s’il ne comprenait pas vraiment ces montagnes de mots, ce qui comptait pour lui c’était ce sentiment profond que le sens était là, présent, et qu’il importait de le suivre.
Quand l’orage soudain faisait rage, il attendait la prochaine éclaircie, lové en fœtus sur un terre-plein à l’abri d’un rocher en surplomb. Tout d’un coup le ciel se dégageait et il devenait d’un bleu si intense, qu’il semblait rouge. Alors, il grimpait en habile alpiniste jusqu’au sommet où, couronné par un arc-en-ciel, il contemplait longuement la rondeur du monde au centre duquel il se dressait, dialoguant avec les cimes neigeuse, le cou et la tête tendue vers le ciel, les pieds décollant presque de la terre.

Il se souvient aussi de ce jour funeste (l’était-il vraiment ?) où la montagne avait tremblé, secouée de fond en comble par un séisme surprenant par sa force imprévisible. Il n’était certainement pas dans son destin de mourir à ce moment-là car, il ne comprends toujours pas pourquoi ni comment, il a pu de justesse s’en sortir. Toute la montagne bougeait dans tous les sens. Soudainement sa pointe s’est brisée, hésitant sur place, dans un interminable instant, de quel côté elle voulait tomber, puis s’écroulant d’un coup le long de la paroi nord, entraînant au passage le toit de la première maison, pour s’écraser dans la vallée dans un tonnerre assourdissant. Par chance, ou par miracle, il venait de descendre juste un peu plus bas, sur le flanc sud, pour observer un troupeau de bêtes cornues qui, bizarrement, bien que rien apparemment ne pût les attirer par ici, ni végétation ni aucun point d’eau, étaient montés jusque là pour la première fois. Néanmoins, une immense crevasse s’ouvrit devant ses pieds, et il faillit y faire une chute fatale. Heureusement, il tomba en arrière, dans une plus petite qui s’était  creusée dans son dos au même instant. Il s’en était sortit sans trop de mal, avec quelques contusions et ecchymoses. Celles-ci passèrent lentement du rouge au bleu pour virer au jaune ; le temps de se remettre et d’attendre la fin d’une pluie torrentielle qui dura quarante jours. Le temps, également, avant de pouvoir remonter jusqu’au haut de la montagne qu’il avait hâte de revoir après tous ces bouleversements.

Effectivement, là-haut tout avait changé.
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n° 64bis