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carnet noir n°62 / 2002

Mercredi 9 janvier 2002
Au milieu de nulle part

Le fond du trou.
Plus bas, plus bas;
Encore plus bas !
Le désespoir total...
Et, quand on est là, défait,
avec une tonne sur les épaules,
quand on n'espère plus rien,
qu'il n'y a plus rien à gagner, plus rien à perdre,
quand tout est lâché,
au dernier souffle,
inattendue,
elle se faufile dans un infime interstice,
un tout petit trou au fond du grand trou dans lequel elle se glisse.
Inattendue, surprenante,
comme un petit oiseau qui chante doucement dans la marée noire,
discrète, elle est là qui bouleverse tout,
en vie,
donnant vie :
La liberté.

Mais, dès qu'on a perçu sa présence inouïe,
on veut la saisir, la garder, l'avoir…
On veut !
Et déjà on remonte du fond du trou
pour constater, avec de nouveau cette tonne sur les épaules, qu'elle a disparu !
Alors, il faut bien redescendre au charbon,
jusqu'au moment où tout espoir de la retrouver,
avec elle, s'est aussi évanouie.

Elle chantera peut-être encore.
Peut-être…
Mais seulement quand on l'aura oubliée.
Seulement quand toute volonté sera effacée,
quand le laisser faire ne sera plus un désir, ni même un vœu.
Quand le laisser faire sera un désespéré lâcher prise,
un moment où l'on ne tient plus à rien,
où il n'y a d'autre issue que de lâcher sans rien attendre.
Alors, peut-être,
peut-≖tre,
inattendue et déconcertante,
...

Vendredi 11 janvier 2002

Au milieu de nulle part.

Plus rien à attendre.
Juste le geste présent qui trace, sans savoir ce qu’il trace,
et une liberté, tellement perdue de vue à force de la chercher désespérément,
qu'on ne risque plus rien de ne plus la chercher ou de ne pas la chercher.
Alors...
Alors ?
Il ne reste plus rien !
Que quelques traces grises !
Perdus les éclats.
Perdues aussi les subtilités.
A pleines mains...
convulsivement,
comme un tremblement d'être qui traverse,
comme une secouée,
battu-moulu,
écrasé,
à terre,
défait,
gris,
à pleines mains jusqu'à plus rien.

Juste quelque chose de rien,
comme après une tourmente de sable dans le désert,
un presque rien.
Des traces de combats inutiles...
Et pourtant aussi cette infime parcelle d'avoir osé,
une minuscule brindille de cette liberté oubliée...

Défaite et espoir,
avec cette infime parcelle dans ce gris gris qui reste.
Oubliées les fanfaronnades du talent.
Juste ce presque rien d'essayer d'être.
Oubliés les cocardes, les médailles et les accessits,
puants le renfermé derrière des barreaux de faire.
Juste oser n'être rien,
rien de plus qu'être,
une infime parcelle...
ou juste une infime ouverture vers elle.
Parfois, un nuage noir...

Parfois, un nuage noir au milieu de nulle part,
les couleurs qui ânonnent: nonne.
Un sexe blanc s'entrouvre :
Des mains aveugles cherchent le jaune.

À mille lieux, au milieu de nulle part :
Un sexe bleu fait chanter l'oiseau,
l'indécente mouille son rouge,
et ses lèvres se brouillent… Hard art !

Derrière le soleil noir,
des caresses,
tendresses comme des rayons,
à pleines mains dans le cœur.

Samedi 12 janvier 2002

Parfois, de la boue grise,
au milieu de nulle part.

Ça patauge en remuant les beiges et les ocres sales.
Le pubis, juste, émerge de la terre liquide.
Les poils agglutinés de barbotine se collent sur la peau de vase

Et ça respire

Un désir souffle et ride la surface aqueuse,
brise intermittente comme des risées.
Il sèche par touffes la toison terreuse
qui se grise clair, presque blanc, en se figeant.
Des lèvres, qui bâillent rose, s'écoule,
lourd et lent,
un liquide opale, quasi invisible,
qui s'étire et s'enroule,
circonvolutionne,
se défait et se répand
langoureusement visqueux.

parfois dans la boue grise,
trois notes, en mineur,
entrouvrent une couleur,
discrète et sensuelle d'écarlate inassouvie.

Et ça sent la mer.
Par vagues successives,
une envie frappe la rive en dérive.
Sur un corps qui craque de toutes parts,
flux et reflux caressent les raideurs douloureuses...
Prime en déprime,
pris en surprise,
un membre durcit
dans les mous et remous de l'âme.

Parfois, dans la boue grise,
au milieu de nulle part.

Mercredi 16 janvier 2002
Brouillard et neige, le monde se défaille blanc...

Parfois,
après le nuage noir,
neige de plume et brouillard insaisissable.

Tout se désagrège et s'évanouit
au milieu du nulle part blanc silencieux.
La réalité se subtilise en économie d'encre de chine,
étouffant les sanglots,
feutrant les cris qui se brisent en éclats au fond des gorges.
Que dire du désir qui erre dans la poix de grésil
avec les derniers roses au pied des falaises ?
Que dire de cette source presque invisible,
qui goutte, à gouttes, d'entre les lèvres figées de froid,
fumant à peine la surface dure de la sécrétion gelée ?
La vie subversive doucement se retire,
patiente et têtue d'attendre son heure.

Neige impalpable et brouillard en duvet,
après un nuage noir,
parfois...

Mercredi 6 février 2002
L'envie de creuser un trou,
de me mettre dedans,
tout au fond.
Et là, encore,
creuser la terre avec mes ongles.
Même si ça fait mal,
méthodiquement,
avec une attention concentrée,
creuser la terre...

Au fond du trou, seul.
Très loin des rêves de richesses extérieures,
et pourtant proche du désir de l'orpailleur,
il y a  ce besoin impératif de creuser cette terre noire.
Je le sens!
Oui, je le sens, elle contient des trésors qui me sont destinés.

Le trou se creuse et devient sphérique comme le ventre d'une femme.
Moi, enfant lové en son sein, dos arrondi épousant exactement sa courbe,
je suis à l'intérieur, tout contre, confortablement installé.

Mes mains s'agitent et creusent.
Mes ongles tracent, griffent, grattent.
Peu à peu ils redessinent l'espace.
Maintenant le trou est parfaitement cubique.
Le sol est carré, un carré de terre, la matière noire d'une peinture que j'habite, nu.

Lentement, je m'agenouille en son centre.
Comme l'arche d'un pont, mon dos relevé garde sa courbure.
Tête et genoux rapprochés s'enfoncent dans la terre meuble.
Devant et derrière, mains et pieds se joignent, marquant le corps en prière:
Sanpaï.

Soudainement, la terre bouge.
La terre vibre et secoue.
Elle ébranle tout mon être, de fond en comble.
Mes mains encore s'enfoncent
et, à une dizaine de centimètres sous la surface,
elles s'accrochent à une grande pierre ronde, lisse et douce.

Encore quelques secousses spasmodiques et le tremblement cesse.
Il fait place à un grand calme silencieux qui m'envahit totalement.

Comme une femme, la terre me parle...
La pierre, que je sais noire, devient visage sous mes doigts.
Un visage d'une grande beauté que je découvre à l'aveugle.
Traits réguliers et peau de soie: Grandes paupières closes. Nez fin et droit qui poursuit sans heurts la courbe élégante du duvet des sourcils. Lèvres entre ouvertes, charnues et sensuelles. Douceur des joues tendues remontant jusqu’aux pommettes saillantes...
Tout un visage se dessine de caresses.

La terre bouge de nouveau, mais légèrement cette fois.
Langoureusement, elle ondule,
elle se gonfle de volumes
En rythme, ils apparaissent en inspire et s'effacent en expire:
Un ventre, des cuisses, des seins comme des fruits aux mamelons durcis.

La terre-femme respire et ondule,
contre moi, tendrement, elle presse ses volumes,
délicieux.
Et déjà, en son centre, mon âme se réveille.
On s'étreint, on s'embrasse, on se fond.
Et mon âme, en son centre, bande et pointe,
glissant doucement, pâmée, dans le mystère humide qui l'appelle.

Je me couche sur le dos, à l'égyptienne,
égèrement écartées, le dos bien plat, visage et pieds de profil.
Une main, devant, tient un bâton à poignée de serpent ailé.

Dans la toile carrée, qui se peint de profondeur à chaque pas,
j'avance dans l'inconnu en marcheur résolu,
aimant la terre qui s'ouvre à moi,
aimé par elle,
parce qu'à la conscience,
de pas en pas,
je la révèle.

Vendredi 15 février 2002


Au milieu de nulle part.
Perdu dans l'inconscient brouillardeux,
les pieds envasés, lourds,
tentent d'avancer.
Quel effort, déjà, pour s'extraire de cette masse inerte
qui a l'apparence, la forme, la consistance, la couleur,
l'odeur et le goût de rien !
Quand le pied réussi à se soulever,
quelle douleur encore pour savoir où le reposer !
Que de doutes incohérents et envahissants
sur la justesse de la direction à prendre !
Fait-elle sens?
Ou bien est-ce encore un pas de plus, désorienté dans le vide engluant ?

D'efforts en doutes les pieds avancent sur place,
au milieu de nulle part,
de pas en pas.

Oublies-tu l'autre direction,
celle tendue entre la terre sous tes pieds et le ciel sur ta tête ?
Cette verticalité qui te traverse
dessine le complément essentiel à l'arc-boutant du Sanpaï.
Elle est aussi, dans l'horizontalité et l'immersion en l'autre monde,
le contrepoint indispensable qui différencie le sommeil de la mort.
Pas de coucher ni d'agenouillement sans le debout !

Debout !
Peu importe la direction que prennent tes pas,
debout est la direction et le sens de la vie.

Dimanche 17 février 2002

Un corps où tout se bloque.
Rien ne fonctionne plus.
Manque d'huile dans les rouages !

Couché sur le dos,
étendu de tout son long,
avec ce poids énorme dans chaque cellule,
le corps, plaqué au sol,
enfoncé, emprisonné, inerte,
dans l'entre-deux monde mort-vivant.

Loin au dessus,
les yeux pointent l'emplacement supposé de la tête sur pieds,
celle de la position verticale,
celle de l'homme debout
du potentiel marcheur de vie.
Si loin...
Que d'efforts pour ce corps qui se bloque de toutes parts,
avec ses articulations aux rouages usés qui se grippent,
que de grincements douloureux !
Tout élan est stoppé net en position grimaçante.
Toute tentative d'élévation avorte,
et l'être, tendu, reste étendu, sans force.
La plante des pieds ne pourrait-elle plus jamais pousser la vie ?
La tête n'aurait-elle plus jamais d'horizon ?
N'aurait-elle plus que le ciel pour seule perspective avec la terre dans son dos ?
Non !
Le corps roule sur lui-même et inverse les perspectives.
A plat ventre, l'endroit contre terre,
il l'épouse, l'embrasse, la pénètre et s'en pénètre.
Sur l'envers, le trou noir est aspiré par les étoiles
et c'est par derrière qu'il s'élève.
La tête  au fond du sexe humide de terre,
il renaît par le siège.
Recueilli, à genoux, lentement il extrait la tête de la boue.
Le torse se redresse,
l'horizontalité redevient perspective,
le dessous devient devant,
les jambes se déploient,
la marche est envisageable.

Genève-Zurich, 13,14 mars 2002
Introduction pour le livre d’Eveline Pizer TABLEAUX D’UNE EXPOSITION, qu’elle a réalisé à partir de son exposition dans les ateliers « Ici, Main tenant », à Sécheron en octobre 2001


Samedi 16 mars 2002

Au milieu de nulle part...

De la boue grise, presque liquide.
A genoux ça patauge.
La main serre la pâte molle qui,
avec des borborygmes mouillés,
glisse et sort par petites giclées de barbotine d'entre les doigts.
A genoux ça barbote.
Toute trace s'amollit et disparaît rapidement.
Aucune forme ne résiste à cette mollesse:
Les gestes de colère, à peine exprimés, s'évanouissent
avalés par la force inerte qui envase.
Même les caresses s'enfoncent sans trouver leur objet dans ce vide aqueux.
La main est renvoyée à elle-même.
Presque pas de vis-à-vis.
La boue grise est un miroir et,
derrière, dessous, dedans,
la mort molle avale et englouti sans état d'âme.

La main pénètre dans la terre liquéfiée jusqu'où elle peut.
Malgré le désarroi de ne rencontrer aucune forme,
de ne rien pouvoir saisir, serrer,
elle commence à jouir du ralenti onctueux de cette eau lourde qui l'enserre.
Pour finir, elle entraîné avec elle le corps tout entier dans l'immersion voluptueuse.
Couché, ça nage sensuellement dans la boue grise
et levé, ça dégouline de ce gris crémeux qui engobe l'être des pieds à la tête.
L'homme de terre, nu, les yeux clos, enivrés et ithyphallique,
Est debout au milieu de nulle part.

Il marche et le noir se grise puis devient presque blanc.
L'enduit, séché par éclaircies, se solidifie,
dessinant de fines ciselures comme coquille d'œuf qui craquelle.
Dans les fentes, à l'intérieur des déchirures,
la couleur de la peau éclate,
avec le blanc des yeux qui s'ouvrent
et le rose inattendu de la langue qui essuie les lèvres.
La tête haute, les cheveux collés en coiffure terreuse royale,
le guerrier gris, flamboyant,
avance fièrement au milieu de nulle part.
Joyeusement, avec le geste ample du semeur,
il se met à répandre, dans l'espace qui, comme lui, se solidifie,
à pleine main,
des grains d'écarlate,
d'émeraude,
de bleus ciel
et de jaunes soleil.

Dimanche 17 mars 2002

Des éclats de soleil au milieu de nulle part.

Bain de boue.
Gris à pleines mains qui figurent et effacent dans les errances de la rêverie,
d’un même geste.
Monde éphémères au milieu de nulle part.

Dans la boue grise, presque liquide.
les va-et-vient des mains pataugent en caressant la pâte.
Des univers qui apparaissent et disparaissent dans le mouvement.
Une maison. un arbre...
Le temps d'une respiration,
et déjà ils s'évanouissent
comme engloutis par la surface qui se referme et se retend,
aussi lisse et vierge qu'auparavant.
La vie éphémère surgit des griffures de hasard,
dessinée au passage par des doigts inconscients.
Le temps de voir une image prendre forme,
déjà elle se cicatrise et s'oublie
pour faire place à une autre émergeant d'une nouvelle trace.
Elle-même ne durera pas plus longtemps dans la mollesse pâteuse de la barbotine.
Une maison, un arbre, un animal, un personnage...
Des individus vivent et meurent l'espace d'un instant.
Des mondes se succèdent comme dans un film en accéléré.
Ils naissent et disparaissent comme des éclats de soleil,

au milieu de nulle part.

Mercredi 17 avril 2002

Debout.
Couché.
A genoux.
Assis.
Couché les yeux ouverts.
Assis à une table.
A genoux, la tête dans la terre.
A plat ventre, je rampe.
Comme un enfant encore animal, à quatre pattes, j'avance...
Debout, je marche.
Assis, le dos droit, j'observe, tout autour, le monde:
En haut, le ciel.
En bas, la terre.
Sur la table, devant moi, entre terre et ciel, de quoi me nourrir.
Maintenant la table est vide.
Je m'accoude.
Je tiens ma tête dans les mains.
Je la pose sur mes bras.
Je m'assoupis.
Assis, les yeux fermés, je sommeille et je rêve: Couché sur un lit, avec tout un monde inconnu qui grouille entre le sommier et le sol, je suis protégé par le quadrilatère de ce véhicule nocturne qui permet de passer hors du temps et de l’espace.
Un lit, un cercueil, une table, une chambre, une maison, un char, tous des véhicules civilisés pour ces voyages d'un monde à l'autre. Souvent des allers-retours, parfois des allers simples...

Un univers immuable, toujours pareil, et en constante transformation.
Immuable comme la mer, et en mouvement incessant comme sa surface agitée.
Couché, je m'installe confortablement au creux d'une vague. A peine passé dans le sommeil, je me retrouve sur la crête écumante d'une autre et, sans répit, alors qu'elle s'éclaffe, je disparais avec elle dans l'antre sombre d'un dessous de table, pour réapparaître soudainement, sans le vouloir, au sommet d'une troisième. Là, pris de vertige, je m'agenouille à la naissance d'une quatrième qui se déploie devant moi…
Tout bouge, tout change tout se transforme.
Pas le temps de s'installer.
Me voilà dans une chambre. Je suis seul.
Couché dans un lit douillet, je rêvasse, je m'endors, je rêve, je m'éveille, je me prélasse, je sommeille,
un cercueil passe.
Me voilà dans une maison. Nous sommes deux, trois, quatre.
Je l'organise de la cave au grenier. Je monte, je descends, je m'active, je rêvasse, je m'endors, je rêve, je m'éveille, je me prélasse, je sommeille,
un cercueil passe.
Me voilà dans une salle grande comme une nef. Nous sommes deux avec tout un monde autour d'une table.
Je m'assieds à cette table toute juste dressée, j'offre à manger, je me nourris, je vis, je crée, je rêvasse, je m'endors, je rêve, je m'éveille, je me prélasse, je sommeille,
un cercueil passe.
Une maison. Plus de maison...
Une femme. Plus de femme...
Un ami. Plus d’ami…
Un autre. Plus d’autre…
Tout apparaît sur la mer.
Tout disparaît dans les vagues.
Toujours tout en mouvement.
Tout bouge, tout change, tout se transforme.
Pas le temps de s’installer.
Je m'accroche à une vague.
Je m'agenouille.
Toujours dans cette position, j'apparais sur une autre, et dans une troisième, puis à l'intérieur d'une quatrième.
Soixante-quatre Sanpaï pour une infinité de vagues.

Je fais l'école buissonnière, sur mon vélo je prends les chemins de traverses.
Une route caillouteuse qui serpente dans la campagne.
En la suivant, de temps en temps, je passe sous une autoroute vrombissante, puis je retrouve très vite le calme de la nature.
Mes oreilles s'agrandissent pour écouter le chant des oiseaux.
Elles perçoivent aussi le crissement du gravier et le craquement des brindilles qui se plient sous mes roues. De temps en temps un battement d'aile qui, à mon passage, s'élève des hautes herbes. Parfois le chant d'un coq, un aboiement, un miaulement, un croassement ou un gloussement.
Elles entendent même le glissement ondulé du serpent qui se réfugie sous une pierre, le chuintement piquant d'un hérisson qui se met en boule à mon arrivée et, étonnamment, l'avance baveuse d'un escargot que j'évite pour ne pas écraser sa maison.
Sur mon vélo, lentement, doucement, je surfe sur les vagues, et la mer, comme le monde, semble calme, calme.
Autour de moi tout bouge, tout change, tout se transforme,
avec des éclats de soleil,
au milieu de nulle part,
mouvant et calme à la fois.

Jeudi 18 avril 2002

Tout bouge, tout change.
Un homme vit. Un homme meurt.
Il est là. Il n'est plus là.
Un monde vit, puis disparat subit le même sort.
Une masse boueuse en constante transformation d'où émerge quelque chose ou quelqu'un...
A peine le temps d'être que l'être n'est plus.
Triste ?
Non, un feu d'artifice !
Des éclats de couleur dans le noir d'un ciel nocturne.
Bouche bée, on regarde émerveillé s'ouvrir les fleurs tonitruantes et colorées.
Minuscules et inattendues, en germe comme des points lumineux, elles émergent dans le velours noir insondable. Rapidement, elles s'épanouissent en rosace jusqu'à prendre tout l'espace, tout le ciel. Au sommet de leur gloire, quand elles sont les plus belles, elles déclenchent chez les spectateurs médusés des oh et des ah. Encore plus vite, comme des éclairs, elles s'évanouissent et disparaissent avec quelques traînées résiduelles plongeant vers la terre.
Subjugué par cet art pyrotechnique, en un instant, on les oublie pour en suivre de nouvelles dont l’évolution sera pareille.
Art. Artifices.
Un univers de feux de Bengale dont on ne connaît pas l'artificier.
Parfois, par mégarde ou pas, une étincelle retombe malencontreusement et met le feu à tout un paquet de fusées qui explosent dans leur boîte. Cela se passe en Allemagne ou au fond de la jungle du Vietnam, dans un village en Algérie, à New York, en Irak ou en Palestine.
Partout, en tous temps, des germes de fleurs avortent sauvagement dans l'œuf sans même pouvoir se confronter au dérisoire de l’accomplissement.
Une masse de boue en constante transformation d'où émergent des fleurs, quelque chose ou quelqu'un...
Parfois, un air siffloté par le vent.
Parfois, de la terre bonne à modeler.
Parfois, le feu de l'art, ou de l'artifice, qui s'expose en plein ciel.
Parfois aussi, de l'eau savonneuse, avec l'univers magique des bulles de savon qui éclatent en couleurs de sanglots et de rire.
Vendredi 19 avril 2002

Un nez.
Des oreilles.
Des yeux clairvoyants.
Sur le sol, des rouges lisses et tranchants,
par éclats, comme les jaunes dans le ciel,
et des verts émeraudes douillets pour s'y enfoncer tendrement.
Dessous, tout au fond,
une ancre noire accrochée dans les bleus profonds.
Entre deux, dans la terre couleur bien grasse,
les ossements des ancêtres sculptés par le temps.
Un tibia en flûte siffle trois tons différents,
et un silence suivant la direction du vent:
Une mélodie du passé pour l'avenir, en dehors du temps,
une odeur de printemps qui émane des moisissures,
une envie de toucher et de goûter...

Les papilles gustatives se baignent de salive.



Samedi 20 avril 2002

Les ossements des ancêtres émettent des sons nouveaux et inattendus que nous connaissons par cœur.
La terre chante des mélodies perdues.
La boue s'engrasse et verdit tandis que l'espace se couvre de fleurs en bouton.
Les hibernants se réveillent et reprennent en chœur les couplets ancestraux.
La symphonie, dirigée par le chef invisible, s'amplifie et dessine un arc de feu qui se referme sur lui-même, entre le ciel et la terre.
Shiva, s'éveillant lui aussi à nouveau, accomplit dans le cercle magique le premier de ses cent huit pas. Puis il passe d’un pas à l'autre, sans discontinuer, créant une vibration fondamentale qui prend tous les êtres de l'intérieur jusqu'au centre de chacune de leur cellules.
Que dire des ruines et des traces des civilisations passées ?
Les hommes de sciences cessent de les classer derrières les vitrines des musées car en chœur, avec le reste de l'univers, elles entrent dans la danse cosmique.

Et moi, attablé au soleil sur la terrasse du café du marché,
j'entends surpris,
mêlé à l'agitation des marchands et au brouhaha de la foule,
en ouvrant toutes grandes mes oreilles,
j'entends et je discerne très distinctement le chant de la terre et le chœur des ancêtres.

Je ressens aussi la hâte de mes mains à prendre la pâte et à la malaxer,
à jouer avec les éclats de couleurs,
et aussi mes pieds trépidants qui n'ont qu'un seul désir,
celui d'entrer dans la danse universelle.

Dimanche 21 avril 2002

Danser au milieu de nulle part,
les pieds dans la boue,
avec des éclats de soleil qui, dans le gris du paysage, illumine l'espace.

Le squelette se saisit de huit petites sphères de couleur,
quatre dans chacune de ses mains osseuses.
Il les tient entre ses doigts comme un magicien.
Puis, avec un large sourire au dentier heureux, il lève ses bras et pointe les boules multicolores vers le ciel.
Dans le gris du paysage,
illuminé par les éclats de soleil,
les couleurs chantent et, avec elles,
le squelette, debout, danse les pieds dans la boue.

A mille lieux, au milieu de nulle part,
quand le mort danse avec le soleil,
il se transforme en ancêtre,
et c'est à ce moment-là que la mort devient aussi un printemps.

Écoute son chant profond rythmé par les osselets qui s'entrechoquent.
Il s'harmonise avec le battement d'aile des oiseaux, le brame des cerfs et le sifflement des serpents.
Entends-tu la voix des ancêtres ?
Elle parle directement à ton cœur et provoque en toi des larmes qui émanent de la source vivifiante.

Dans le gris boueux,
les couleurs ancestrales dansent et chantent avec des éclats de soleil,
au milieu de nulle part.

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